Intelligence artificielle : quelle place pour l’humain demain ? —conversation avec Luc Ferry

conférence Luc Ferry

Luc Ferry, philosophe et conférencier analyse les bouleversements de l’intelligence artificielle sur le travail, la création et l’apprentissage, il souligne enfin l’importance de la confiance dans les relations humaines.

L’intelligence artificielle transforme notre manière de travailler, d’apprendre et de créer. Mais cette révolution technologique soulève aussi des questions fondamentales sur la place de l’humain, la valeur de nos compétences et le sens que nous donnons au travail.

Pour Luc Ferry, la rupture est profonde : contrairement aux révolutions industrielles précédentes, l’intelligence artificielle touche directement à ce qui caractérise l’être humain, son intelligence et son langage.

Dans cette Conversation exclusive accordée à CH Formation, il livre une analyse sans concession des bouleversements à venir. Mais au-delà des risques qu’il identifie, il rappelle aussi l’importance d’un apprentissage véritable, de la réflexion personnelle et d’une qualité essentielle à nos relations humaines : la confiance.


L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une nouvelle révolution technologique. À vos yeux, constitue-t-elle une rupture comparable aux grandes révolutions technologiques du passé, ou sommes-nous face à quelque chose de véritablement inédit ?

Comme l’a très bien dit Bill Gates, cette révolution n’a rien à voir avec celles du passé et ceux qui pensent qu’on va retrouver les bonnes vieilles recettes qui les dominaient, des révolutions qui créaient plus d’emplois qu’elles n’en détruisaient selon la bonne vieille « destruction créatrice » de Schumpeter, se trompent du tout au tout. La raison en est pourtant simple à comprendre, à savoir que l’IA attaque le propre de l’humain, son intelligence et son langage, ce qui n’était pas le cas de la machine Jacquard qui avait suscité la révolte des Canuts en 1831, ni même de l’invention de l’électricité, ou du moteur à explosion…

« L’IA attaque le propre de l’humain, son intelligence et son langage » Luc Ferry

À mesure que les textes, les images, la musique et demain peut-être une grande partie de notre production intellectuelle seront créés ou assistés par l’intelligence artificielle, que signifiera encore « créer » pour un être humain ?

La plupart des « vrais artistes » (je parle des artistes humains) se rassurent en se persuadant que l’IA n’est pas créative au motif qu’elle apprend à partir d’œuvres humaines. Le problème, c’est que les humains procèdent exactement de la même manière. Je ne connais aucun peintre, compositeur ou écrivain qui n’ait pas commencé par étudier les œuvres de ses prédécesseurs de sorte que cette stratégie de rassurement s’avère au final peu convaincante.

Du reste, l’IA peut être en art très créative. En avril 2023, déjà, le photographe allemand Boris Eldagsen a remporté un des plus prestigieux prix au monde, le Sony World Photography Awards, avec une image, d’ailleurs très belle, Pseudomnésia,the Electrician, qui représente deux femmes qui se tiennent par les épaules, en fait : la même femme à deux âges différents dans la même photo. Or cette oeuvre a été fabriquée entièrement par Dall-E, l’équivalent pictural de ChatGPT, ce qui a conduit Eldagsen à refuser le prix, attendu qu’il n’était pas le véritable auteur de l’œuvre. En octobre 2018, le monde de l’art a cru tomber de sa chaise en apprenant que le Portrait d’Edmond de Belamy, produit par Obvious, avait été adjugé 432 500 dollars chez Christie’s. Depuis, les IA génératives ont progressé des millions de fois…

L’IA nous donne accès presque instantanément à une quantité considérable de connaissances. Dans ce contexte, que signifie encore apprendre et se former ?

A quoi peuvent servir les études si, en fin de parcours, une IA remplace le job que je visais ? La réponse n’a rien d’évident tant le problème est délicat. Pourquoi apprendre, s’intéresser aux sciences, à l’histoire, à la littérature ou à la philosophie ? Tout simplement à mon sens parce qu’il y a une différence, à vrai dire un abîme, entre une information reçue en quelques secondes grâce à une IA ou un mémoire bâclé en deux jours à partir de données recueillies sur un LLM et des connaissances solides acquises par un vrai travail, des compétences comprises et assimilées avec intelligence et réflexion.

Il est inutile de croire, comme le laissent entendre ceux qui préfèrent le déni à la lucidité, que l’IA sera une aide pour les étudiants car elle n’aide plus, elle remplace, et ceux qui disent le contraire vous mentent. Si l’on veut sortir du monde de bisounours, il va bien falloir réfléchir aux contraintes que les professeurs et les parents vont devoir imposer aux enfants. Il est évident qu’il faudra dans cette optique privilégier les devoirs sur table plutôt qu’à la maison, mais plus encore l’oral sur l’écrit lors des examens.

Il faudra surtout beaucoup de pédagogie pour convaincre nos ados que travailler pour transformer des infos en connaissances véritables est tout sauf du temps perdu, qu’on peut faire appel à une personne pour faire le ménage ou entretenir le jardin, pas à une machine pour apprendre et penser à sa place ! Sinon, le risque est grand que l’IA finisse par fabriquer des générations de jeunes frappés par ce qu’on appelle en anglais le « deskilling », la perte des skills, des compétences, voire de l’intelligence…

« Il y a une différence, à vrai dire un abîme, entre une information reçue en quelques secondes grâce à une IA […] et des connaissances solides acquises par un vrai travail » Luc Ferry

Le travail occupe une place importante dans notre identité et dans la reconnaissance sociale. Si l’IA transforme profondément les métiers et la place que nous accordons au travail, peut-elle aussi modifier le sens que nous lui donnons ?

La fin du travail salarié serait calamiteuse ! L’hypothèse d’un monde où une grande partie du travail humain serait remplacée par des IA couplées le cas échéant à des robots humanoïdes, un monde, comme l’a dit Sam Altman, où des « licornes sans salariés verraient le jour », ne serait pas une bonne nouvelle. Le travail ne permet pas seulement de « gagner sa vie », il peut aussi, quand il est satisfaisant, lui donne du sens.

En admettant même, comme le proposent les patrons des oligopoles californiens, qu’on mette une majorité d’humains aux RUB (revenu universel de base), pour tous ceux qui n’ont pas une passion forte dans quelque domaine que ce soit, une vie de loisirs infinis deviendrait vite un véritable enfer. C’était d’ailleurs déjà la thèse défendue par Keynes dans la petite conférence qu’il publie en 1929 sous le titre « Lettre à mes petits-enfants » : « Aucun pays, aucun peuple, à ce qu’il me semble, y déclarait-il, ne peut envisager l’âge du loisir et de l’abondance sans effroi. Pour l’individu ordinaire, celui qui n’a aucun talent particulier, notamment s’il n’est plus enraciné dans un terroir, dans les coutumes et les conventions bien-aimées d’une société traditionnelle, s’occuper sera un redoutable problème… ». Et Keynes d’évoquer le cas de ces riches américaines qui, faute de parvenir à occuper leur temps, finissent par sombrer dans la dépression « comme on en voit tant en Angleterre et aux État-Unis…Souvent, ce sont des malheureuses que leur fortune a privées de leurs occupations traditionnelles. Sans l’aiguillon de la nécessité économique, cuisiner, nettoyer, coudre ne les amuse pas assez, mais elles restent incapables de trouver d’autres activités plus distrayantes… ».

Au contraire, pour un professeur qui, en rentrant le soir chez lui, même épuisé, a eu le sentiment d’avoir transmis des valeurs et des connaissances essentielles à ses élèves ou pour un médecin qui a soulagé des maux, voire sauvé une vie, ce n’est pas l’argent qui compte (même s’il compte aussi !), mais le sens de ce que l’on accomplit pour soi et pour les autres.

Il en va fort heureusement de même dans de nombreux autres métiers en quoi il y a urgence à réfléchir enfin sérieusement aux impacts potentiellement dévastateurs de la révolution de l’IA dans le monde du travail. Dario Acemoglu, le prix Nobel d’économie qui disait il y a peu encore que l’IA aurait peu d’impact sur l’emploi, vient de se réveiller. Il pense maintenant que 10% des emplois seront remplacés tant chez les cols blancs que chez les cols bleus, soit 350 millions d’emplois dans le monde ! Une paille ! Il a ajouté qu’il n’en dormait plus la nuit ! Il est temps de l’écouter, de se réveiller et de réveiller nos politiques au lieu de les endormir en racontant que l’IA n’est pas intelligente ou qu’elle commet des hallucinations ce qui est largement faux si on prend la peine de s’abonner à un grand LLM…

Si vous deviez conseiller aux entreprises de développer une seule qualité profondément humaine pour préparer leurs collaborateurs au monde du travail qui vient, laquelle choisiriez-vous ?

Je choisirai la confiance. On peut faire confiance à un ami, à un humain qu’on connaît et qu’on estime. Les dernières expériences portant sur « l’alignement » de l’IA montrent qu’elle peut dans certain cas, par exemple si on lui demande de gagner une compétition à tout prix, tricher et mentir. Elle peut casser les codes éthiques, les garde-fous sur lesquels elle a été alignée. Vous me direz que les humains aussi, mais justement, pas ceux en qui vous avez à juste titre confiance…

« Je choisirai la confiance. On peut faire confiance à un ami, à un humain qu’on connaît et qu’on estime. » Luc Ferry

Octobre 2026

La confiance, une raison de regarder vers l’avenir

Luc Ferry porte un regard exigeant, parfois inquiet, sur les conséquences de l’intelligence artificielle. Mais ses réponses rappellent aussi que l’avenir ne se résume pas aux performances des machines.

Apprendre à penser par soi-même, développer de véritables compétences, préserver le sens de son travail : autant d’enjeux qui prennent une importance nouvelle à mesure que l’IA progresse. Et lorsqu’on lui demande quelle qualité humaine les entreprises devraient cultiver en priorité, sa réponse tient en un mot : la confiance.

Une note d’espoir pour conclure cet échange, et une conviction qui résonne particulièrement dans le monde professionnel : au-delà des technologies, la qualité des relations humaines demeure essentielle.

Nos remerciements : Nous remercions chaleureusement Luc Ferry d’avoir accepté de participer à cette Conversation avec CH Formation et d’avoir partagé avec nous son analyse des bouleversements liés à l’intelligence artificielle, ainsi que ses réflexions sur l’apprentissage, le travail et la confiance. Carène et Julien Tardy


À propos de Luc Ferry

Luc Ferry Paris Salon du livre de Paris 2017 Luc Ferry 005

Philosophe, écrivain et ancien ministre français de l’Éducation nationale (2002–2004), Luc Ferry est l’une des grandes figures du débat intellectuel francophone. Auteur de nombreux ouvrages traduits dans une quarantaine de langues, il a notamment publié les succès de librairie Apprendre à vivre (2006), La Sagesse des mythes (2008), La Révolution de l’amour (2010) et La Révolution transhumaniste (2016).

Passionné par la transmission de la philosophie au plus grand nombre, il dirige également la collection de bandes dessinées La Sagesse des mythes, publiée aux éditions Glénat, qui revisite les grands récits mythologiques et leur portée philosophique.

Conférencier reconnu, il intervient auprès des entreprises et des institutions sur les grandes transformations de nos sociétés. Ses conférences abordent notamment l’intelligence artificielle et ses conséquences sur l’emploi, les métamorphoses du travail, le bien-être professionnel, l’autorité, la confiance, les enjeux éthiques et les grands bouleversements du monde contemporain. Il invite ainsi ses auditoires à prendre du recul sur les évolutions de notre époque et à nourrir leur réflexion sur l’avenir.

Crédit photographique : Luc Ferry et Maria Homem, Fronteiras do Pensamento, Fortaleza, 30 août 2023. Photographie disponible sur Wikimedia Commons, sous licence Creative Commons CC BY-SA 2.0. Photographie recadrée, si applicable.