Docteur en neurosciences et conférencier, Marc Turiault décrypte les mécanismes de notre cerveau avec une capacité rare à rendre les neurosciences accessibles et passionnantes.
Nous sommes sollicités en permanence. E-mails, messageries, réunions, notifications, réseaux sociaux et désormais intelligence artificielle occupent une part croissante de notre attention. Dans le même temps, les entreprises demandent à leurs collaborateurs d’apprendre continuellement, de développer de nouvelles compétences et de s’adapter toujours plus vite.
Notre cerveau est-il réellement fait pour apprendre dans cet environnement ?
Marc Turiault est de ces experts que l’on pourrait écouter pendant des heures. Docteur en neurosciences, génétique et comportement, il connaît particulièrement bien les mécanismes de l’attention, de la mémoire et de l’apprentissage.
Pour cette Conversation, nous avons choisi de nous concentrer sur l’un de ses sujets de prédilection : ce qui permet réellement à notre cerveau d’apprendre — et ce qui, parfois, l’en empêche.
Notre cerveau peut-il réellement apprendre dans un environnement de sollicitations permanentes ?
Notre cerveau a été façonné pour repérer deux choses avant toutes les autres : ce qui est nouveau et ce qui vient de notre groupe social. Une notification, c’est exactement ça, du nouveau et du social. L’appât est parfait, on ne peut pas reprocher au poisson de mordre à l’hameçon.
Mais cela a un coût. Notre attention ne traite qu’une seule source à la fois. Quand nous croyons faire deux choses en même temps, nous alternons, et chaque alternance a un péage : il faut se remettre dans la tâche, et un morceau de la pensée précédente reste souvent collé ailleurs.
Or, sans attention, peu ou pas de mémoire !
Ce à quoi je n’ai pas vraiment prêté attention n’a presque aucune chance d’être appris. Je peux donc avoir « suivi » une réunion, lu un rapport et répondu à douze messages dans la même heure, et n’avoir à peu près rien appris. Cela explique sans doute pourquoi de nombreux participants à nos formations viennent nous voir avec cette angoisse : « je me demande souvent si j’ai des problèmes de mémoire ».
Le plus troublant vient des études qui ont observé des employés de bureau à la loupe : environ la moitié des interruptions ne viennent pas de l’extérieur. Personne n’a sonné. C’est nous qui allons vérifier.
Nous sommes devenus notre propre notification. Les interruptions, internes et externes, nous obligent à travailler plus pour compenser, et nous le payons en stress et en pression. Le travail se fait, mais c’est le travailleur qui trinque.
Comment faire pour apprendre en profondeur ? Apprendre exige ce que ce monde nous refuse : une attention qui dure et des retours espacés sur la même idée.
La bonne nouvelle : nous pouvons reprendre le contrôle. Pas par la volonté, qui perd presque toujours face à un environnement conçu pour la faire perdre, mais par l’environnement lui-même. La solution consiste donc à reprendre le contrôle de cet environnement en imposant un cadre d’utilisation qui rend impossibles les notifications et consultations de réseaux sociaux et courriels pendant certaines plages horaires.
L’attention étant la porte d’entrée de la mémoire, à nous de décider qui a le droit de sonner.
À l’âge adulte, notre cerveau conserve-t-il la même capacité à apprendre ?
Il conserve l’essentiel : la capacité de créer et de renforcer des connexions entre neurones, toute la vie. Cette plasticité ne prend pas sa retraite. Ce qui change, c’est le style.
Le cerveau adulte est un peu moins rapide sur le calcul brut, mais il possède ce qu’aucun débutant n’a : d’immenses arbres de connaissances. Or mémoriser, c’est accrocher du nouveau à du connu. Plus l’arbre est grand, plus il y a de branches où accrocher.
C’est pourquoi certaines capacités atteignent leur sommet vers 50 ans ou plus. Le stock de mots et de connaissances, l’intelligence cristallisée, continue même de grandir jusqu’à 65-70 ans. Et sur le terrain, là où l’expérience compte, la qualité des décisions complexes culmine au milieu de la cinquantaine : la bibliothèque compense largement la vitesse.
Le vrai obstacle n’est donc pas biologique, il est social.
Apprendre exige de redevenir débutant : se tromper, poser des questions naïves, être médiocre quelques semaines. Et plus on monte dans la hiérarchie, plus ce droit se raréfie.
Ce qui décline avec l’âge, ce n’est pas la plasticité, c’est le droit de se tromper.
Les recherches sur la mémoire nous donnent des stratégies très efficaces pour adopter un état d’esprit et des pratiques qui entretiennent notre capacité d’apprentissage.
Un cerveau adulte qui n’apprend plus n’est pas un cerveau usé. C’est un cerveau enfermé dans une zone d’inconfort par des croyances dégradantes liées au vieillissement. Il ne s’agit donc pas de sortir de sa zone de confort comme on l’entend souvent mais d’être attentif à l’inconfort que génère un état d’esprit figé dans un monde en mouvement.
Apprendre, c’est le chemin du retour vers le confort.
Notre capacité d’attention diminue-t-elle réellement ?
C’est l’occasion de tordre le cou à une légende : le fameux « huit secondes d’attention, moins qu’un poisson rouge » ne repose sur aucune étude. Personne n’a jamais trouvé la source, et personne n’a mesuré l’attention du poisson rouge.
Ce que la science montre est différent : pour le moment, s’il y a un impact négatif de notre mode de vie actuel, il est faible. Mais notre comportement, lui, a changé. Les chercheurs qui observent des employés devant leur écran mesurent des durées de concentration passées d’environ deux minutes et demie au début des années 2000 à moins d’une minute aujourd’hui.
La machine est intacte ; c’est l’usage qui est différent. Notre attention n’a pas rétréci, elle est perturbée par l’environnement.

Que se passe-t-il à chaque interruption ? Le cortex préfrontal doit désinstaller la tâche en cours, installer la nouvelle, puis tout remettre en place au retour, en rechargeant la mémoire de travail. Chaque bascule se paie, mais le cerveau nous cache le dessous des cartes : subjectivement, tout paraît fluide.
C’est pour cela que nous nous croyons multitâches. Nous sommes surtout très mal placés pour en juger. Une étude a même montré que sept personnes sur dix se croient au-dessus de la moyenne en multitâche, alors que cette confiance ne prédit rien de leur capacité réelle. Et ceux qui « multitâchent » le plus sont, en moyenne, les moins doués pour le faire.
La bonne nouvelle : il n’y a pas de génération sacrifiée de l’attention. Il y a des environnements qui l’éparpillent, et d’autres qui la protègent.
L’intelligence artificielle peut-elle modifier notre manière d’apprendre ?
Le risque est réel, mais il n’est pas où on le croit. Le cerveau n’apprend pas en recevant la bonne réponse : il apprend en la cherchant. Prédire, se tromper, ajuster, voilà le moteur.
Plus d’un siècle de recherche le confirme : c’est l’effort de rappel et de production qui grave la mémoire, pas la lecture d’une solution.
Si l’IA répond avant que j’aie cherché, elle m’offre la réponse et me vole l’apprentissage.
Avec, en prime, une illusion de compétence : la réponse était limpide, donc je crois savoir.
Une étude récente avec des lycéens l’illustre. Accès libre à un chatbot : les résultats aux exercices s’améliorent fortement. On retire l’outil le jour de l’examen : les résultats tombent sous ceux des élèves qui avaient travaillé sans IA. Sauf pour un groupe, celui dont l’IA était réglée en tuteur : des indices, des questions, jamais la solution.
Tout est là. L’IA n’est ni une prothèse ni un poison, c’est un amplificateur : elle amplifie le design dans lequel on la place. Mal employée, elle supprime l’effort qui fait apprendre. Bien employée, elle devient le tuteur dont on rêvait : disponible à toute heure, jamais lassé, capable de poser des questions à mon niveau, d’espacer les rappels, de me laisser me tromper sans me juger. Et se tromper sans crainte de jugement, c’est un luxe rare.
La règle pratique tient en une phrase : demander à l’IA de nous faire chercher, pas de nous éviter de chercher.
La question n’est pas ce que l’IA sait faire à notre place. C’est ce que nous continuons de faire nous-mêmes.
Comment une organisation peut-elle favoriser l’attention et l’apprentissage ?
Trois conseils, et aucun ne demande de budget.
D’abord, protéger l’attention collectivement. Tant que la concentration repose sur l’héroïsme individuel, elle perd. C’est à l’équipe de décider ensemble des plages sans sollicitations et des moments où l’on se répond. Une règle négociée à dix tient mieux que dix volontés isolées, avec un bénéfice supplémentaire : la fin de la culpabilité de ne pas répondre.
Ensuite, espacer. La formation d’une journée, si brillante soit-elle, s’évapore : c’est un arrosage unique sur une plante qu’on ne reverra jamais. La mémoire se construit par retours espacés et par rappel actif. Remplacez une partie des heures de formation par des rappels courts, des quiz à faible enjeu, du tutorat entre pairs où chacun explique à l’autre.
Le test n’est pas un instrument de contrôle : c’est l’un des outils d’apprentissage les plus efficaces jamais mesurés, à condition qu’il ne coûte rien de le rater.
Enfin, rendre l’erreur rentable. Un cerveau apprend par erreurs de prédiction, une organisation aussi. Si se tromper coûte du statut et provoque des jugements, chacun cache ses erreurs, et l’organisation paie pour apprendre à ne rien savoir.
C’est ce que nous entraînons chez les dirigeants, notamment par la métacognition : transformer la perception de l’erreur. Car une organisation enseigne en permanence, qu’elle le veuille ou non : par ses réunions, ses outils, ses réflexes face à l’erreur.
Nos cerveaux y apprennent ce qu’on leur enseigne.
Septembre 2026.
Merci à Marc Turiault
Nous remercions chaleureusement Marc Turiault d’avoir partagé avec nous son regard sur des sujets qui occupent une place croissante dans nos vies professionnelles.
Attention, mémoire, apprentissage, intelligence artificielle : derrière chacune de ces questions se trouve finalement une interrogation très concrète : dans quelles conditions notre cerveau apprend-il réellement ?
Et encore merci à Marc pour cette capacité à rendre accessibles — et passionnants — des mécanismes dont nous faisons tous l’expérience sans toujours les comprendre.
À propos de Marc Turiault

Docteur en neurosciences, génétique et comportement, Marc Turiault est conférencier et spécialiste des neurosciences et des sciences cognitives appliquées au monde professionnel. Son parcours l’a notamment conduit au Collège de France, à l’Université de Genève et chez Sanofi.
Ses travaux ont donné lieu à des publications dans plusieurs revues scientifiques internationales de référence, notamment Nature, Nature Neuroscience et Neuron. Il intervient aujourd’hui sur des sujets tels que la mémoire, l’attention, l’apprentissage, la prise de décision ou encore les mécanismes du stress et de la motivation.
Avec une capacité rare à rendre accessibles des mécanismes complexes sans les simplifier à l’excès, Marc Turiault fait des neurosciences un formidable outil pour comprendre nos comportements et notre manière d’apprendre.
Julien Tardy
Vous souhaitez aller plus loin ? Faire intervenir Marc Turiault dans votre organisation
Les neurosciences permettent d’éclairer de nombreux enjeux rencontrés aujourd’hui dans les organisations : attention, mémoire, apprentissage, prise de décision, stress, motivation ou encore adaptation au changement.
Marc Turiault intervient également auprès des entreprises pour partager ces connaissances et les relier aux réalités concrètes du travail.
Pour aller plus loin
Les réflexions développées dans cette Conversation se prolongent dans plusieurs formations conçues et animées par CH Formation en partenariat avec Marc Turiault :
Neurosciences du management pour mieux comprendre les mécanismes cérébraux qui influencent nos comportements, nos décisions et nos pratiques managériales.
Améliorer sa mémoire et réussir ses apprentissages pour comprendre le fonctionnement de la mémoire et mobiliser les sciences cognitives afin d’apprendre plus efficacement.
Manager la diversité grâce aux neurosciences pour mieux comprendre les mécanismes cognitifs qui influencent notre perception des différences et nos relations professionnelles.



